> Albert Dupontel  : « Il suffit de bien savoir s’entourer »

Jean-Marc Vigouroux : Aussi bien sur Bernie que sur Le Créateur, il est flagrant que vous êtes un homme d’images qui peaufinez (voire inventez) vos plans. Autour de quoi s’est construit votre univers visuel ?

Albert Dupontel : Homme d’images, c’est flatteur de votre part… J’accepte bien volontiers, même si je me considère loin des grands maîtres visuels que sont Terry Gilliam ou les Frères Coen. J’ai en revanche une vraie curiosité. Je sais que les dialogues, les mots, l’écriture, ont une limite et que l’image peut vous donner une autre dimension. Le cinéma permet de traiter visuellement des situations, des émotions, qui sont intraduisibles autrement. Au même titre que la musique, qui peut vous étreindre d’une émotion inracontable. Ceci dit, contrairement à d’autres, je n’ai pas commencé à réaliser des films en super 8 dans ma chambre dès l’âge de huit ans. C’est n’est qu’une fois confronté à l’idée d’écrire une histoire que la caméra m’intéresse, comme une couche de peinture supplémentaire.

JMV : Vous êtes donc arrivé vierge de toute pratique théorique sur votre premier long-métrage ?

AD : Oui, j’ai commencé ma vie tout à fait différemment. A l’adolescence m’est venu le besoin de m’exprimer, d’où mon orientation vers le travail d’acteur, d’auteur de sketchs (Les sales histoirespour Canal+). Je n’avais d’ailleurs que ça pour vivre. Parallèlement, j’allais beaucoup au cinéma. J’avais donc une solide culture cinéphilique, mais pas forcément une culture de plateau. Je voyais des mouvements de caméra, mais je ne savais pas du tout comment les mettre en œuvre. Du coup, il a suffi de bien m’entourer, et de poser beaucoup de questions aux professionnels. Si vous expliquez vraiment clairement ce que vous voulez, il n’y a pas de problème, sur un plateau, ça passe. Les techniciens vous conseillent sur le matériel à utiliser, sur le temps de tournage, etc.

 JMV : L’« envie de faire » doublée d’un « faire envie » ?

 AD : Oui, c’est tout à fait çà ! Sur Bernie et Le Créateur, j’avais en poche un découpage très précis et de vraies envies visuelles. J’ai tout préparé en amont. Trop même. Quelqu’un qui a une vraie formation ne prépare pas autant que je peux le faire. Mais je n’ai pas le choix, je n’y connais rien ! (rires) Sur le plateau, je passe mon temps à courir partout, en collant les techniciens : « est-ce que t’as compris », « t’es sûr que c’est bien ça qu’on fait »… En même temps, si j’avais fait une école de cinéma, j’aurais peut être eu la tentation du respect des règles. Quoique ce ne soit pas un trait de caractère qui me séduise…

JMV : Cette liberté vous autorise-t-elle à être satisfait de votre film, au bout du compte ?

AD : Oh non, déjà les rushs, ça me déprime. Et quand on les met bout à bout, c’est souvent épouvantable ! Je les regarde sur cassette et en accéléré, c’est dire. Le montage du Créateur devait durer huit semaines : on a mis neuf mois à le terminer. J’ai tout fait et refait, j’ai supprimé des personnages, retourné des scènes, remis d’autres protagonistes… Bref, une alchimie assez agaçante, pour les nerfs des producteurs surtout, mais aussi pour les miens. Mais je ne m’en plains pas : faire des films, ça m’aide à vivre ! C’est un truc qui m’excite, qui me plaît… C’est un peu confus tout ça d’ailleurs.

JMV : On a du mal à croire que vous puissiez avoir un seul film culte, tant vous transpirez la passion du cinéma dans toutes ses contradictions…

AD : Mes premiers films ont été les films de cape et d’épée, dans les cinémas de quartier de l’époque. Une fois adolescent, j’ai été conditionné à la fois par le marketing Belmondo, que j’allais voir avec beaucoup d’enthousiasme, mais aussi par tous ces cinéastes qui ont déboulé à la fin des années 70, de Bertolucci aux Valseuses de Blier. C’était des films qui m’attiraient, mais en même temps je ne comprenais pas bien leur « décalage ». Alors je retournais voir mes Belmondo pour le plaisir qu’ils me procuraient et puis j’y revenais… Bref, ça a toujours été un aller et retour entre deux pôles. Il est donc impossible de retenir un seul film, qui serait un film culte.

 

> Jean-Marc Vigouroux met l’intégralité de cet entretien à la disposition des étudiants de CinéCréatis, sur simple demande au bureau de Samy Téteau.