> « Juste un film… »

Jean-Marc Vigouroux : Sauf le respect… est une étude extrêmement lucide des mécanismes de la peur qui pétrissent l’individu, dans l’entreprise et dans sa propre famille. Il est donc vital de ne pas s’intégrer ?

Fabienne Godet : S’adapter n’est pas mourir, à condition de rester soi. Mais au quotidien, nous nous enfermons, sans réelle contrainte, derrière des barrières que nous érigeons nous-mêmes. Nous sommes des « aliénés volontaires », qui laissons l’espace public grignoter notre identité, de petits renoncements en abandons progressifs. Nous cherchons absolument à nous inscrire dans le désir de l’autre, par peur de ne pas être aimé. Certains cadres se contraignent à ne pas quitter le bureau avant les autres, sans réelle pression du groupe, mais par peur de passer pour un employé « non zélé »… Ceci dit, je n’ai pas de solution, ni de conseils à donner aux gens. Je sais juste que cette « sur-adaptation » est pathologique et qu’on ne peut espérer vivre une vie entière sans conflits. Le conflit est même parfaitement structurant.

JmV : Le personnage de François est une bombe à retardement, un être qui a toujours courbé l’échine. Un homme qui ne sait plus dire « stop ». Comment s’est organisée la collaboration avec Olivier Gourmet ?.

FG : Je discute beaucoup avec mes comédiens, plus que je ne les « dirige », au sens premier du terme. A l’instar de la musique, je leur donne les grandes lignes de la partition, à eux de l’interpréter. On affine ensemble, après qu’ils m’aient proposé quelque chose. Pour certains, je ne donnais que quelques courtes indications : « ton personnage est constamment « au bord » : du cadre, du gouffre, de la démission, etc. ». Ils proposent et je réoriente. Olivier, quant à lui, recherche l’émotion juste. Je lui avais d’abord demandé d’exprimer des colères parfaitement froides, avant d’essayer d’autres pistes. Olivier est un immense acteur, très impressionnant de maîtrise et de jeu. Il est d’une telle intensité durant les prises qu’il contrebalance hors champ en permanence, en rigolant beaucoup. Il est alors capable de se reconcentrer en quelques secondes.

JmV : On pense beaucoup au Cri de Munch…

FG : Je l’ai toujours eu en tête et en poster dans mon bureau. Le personnage de François n’est pas un roseau capable de plier en douceur, mais un chêne qui s’effondre d’un bloc. Puisqu’il ne sait pas crier, j’avoue avoir eu l’insolence de pousser pour lui un cri pudique. Notamment dans la scène où il découvre le suicide de son meilleur ami. La voix aérienne de Lisa Gerrard, que nous avons souhaité emprunter plutôt que réécrire, se prête à merveille à cette métaphore du hurlement sourd.

JmV : Vous n’aimez pas catégoriser les films. Que répondez-vous à ceux qui rangent Sauf le respect… dans la case du polar social ?

FG : J’ai grandi avec le cinéma populaire, malgré mes études universitaires. J’ai aussi bien aimé des films de Bergman que ceux de Bruce Lee et de John Travolta ! Et c’était bien avant que Tarantino ne les remette à la mode (rires). Je ne supporte pas les cinéphiles ascétiques, qui ne jurent que par un cinéma, au final, extrêmement conventionnel, faussement émancipé (à défaut d’être libre !), et constamment aux dépens du cinéma populaire.

Lors d’un atelier Equinoxe, qui réunissait des pointures du scénario et des apprentis cinéastes de différentes nationalités, l’un des scénaristes de Coppola m’avait mise en garde : « si tu conserves ton script tel qu’il est écrit, tu vas réaliser un film très brillant intellectuellement, mais tu vas probablement passer à côté de l’émotion ». Du coup, j’ai malgré tout tenu à maintenir les ellipses, mais sans tomber dans le piège du « deux films en un ». Sauf le respect… n’est donc pas un polar : François n’a pas de « capacité à la cavale ». C’est plutôt, après une rupture indéniable, la fuite en avant instinctive d’un seul et même personnage. Je dirais tout simplement que j’ai réalisé un film. « Juste un film ».

JmV : Vous terminez le film sur un regard caméra très impliquant…

FG : Oui, j’y tenais beaucoup. Je crois avoir un problème avec l’autorité (rires), avec les hommes « arrivés », tous ceux qui tiennent de beaux discours mais ne tiennent pas leurs promesses : ce sont eux les vrais délinquants, malgré la hiérarchie et leurs cols blancs. Les responsables du suicide de Simon, actionnaires plus ou moins anonymes, ne seront jamais punis, ni même traînés en justice. Ici, le regard de François au spectateur, depuis la prison où il purge une peine pour la violence engendrée, autant que celle subie, pose la question à chacun d’entre nous de la transmission : je l’ai accompagné de la lecture d’un courrier qu’il écrit à son fils, afin de montrer que si lui paye sa dette, il n’en demeure pas moins (sinon plus) impliqué dans l’évolution de son enfant, afin que son expérience personnelle dramatique soit la plus bénéfique possible pour l’avenir de son fils. Il assume, et ce de la première à la dernière bobine…