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Jean-Marc Vigouroux : Pas de cinéma sans… films cultes ?
Fabrice Du Welz : Oui, cette notion de « film culte » vient à l’adolescence. On ne sait pas nécessairement pourquoi et comment se fait la connexion avec tel ou tel film qui deviendra culte mais il est certain qu’on les voit et les revoit en boucle… à tel point que l’on grandit un peu avec. Plusieurs de ces films m’accompagnent, littéralement, et je visionne certains d’entre eux tous les six mois. Ils m’aident à y voir plus clair dans le cinéma que je veux réaliser. Aujourd’hui encore, je me découvre des films qui pourraient devenir cultes, du style Bullet Balletde Shinya Tsukamoto, que j’adore. J’ai aussi été très impressionné, hier encore, par Marebito, de Takashi Shimizu, projeté dans le cadre du festival, dans lequel Tsukamoto joue le premier rôle.
JMV : Pas de cinéma sans… sous culture américaine ?
FdW : Les réalisateurs américains des années 70 m’ont très fortement marqué, les films comme Délivrance, La colline a des yeux, Survivance ou Massacre à la tronçonneuse… Mais cela étant, sans trop de complexes ! Ces derniers temps, il y a une mode qui consiste à essayer de faire des films « à la manière de l’époque ». Dans la veine de Cabin Fever. Ce n’est pas vraiment mon cas. J’essaie simplement de faire mes films de manière totalement décomplexée, plus conceptuelle on va dire, en essayant de transcender le genre, dans la mesure de mes moyens bien entendu. En l’occurrence, avec Calvaire, il s’agissait de prendre a contrario les postulats classiques du « film de survie » : je me suis appliqué à ne montrer aucune sympathie pour le personnage principal, ni d’ailleurs d’empathie pour le psychopathe. Mais comme il s’agit d’un genre déjà très référencié, les images font nécessairement écho à toute cette sous culture américaine des seventies.
JMV : Pas de cinéma sans… argent ?
FdW : Le cinéma sans argent n’existe pas : c’est un sport de riches et il faut savoir mettre la main à la poche. Vincent Tavier, pour la production belge de Calvaire, m’a énormément aidé à mener le projet jusqu’au bout, et Michaël Gentile, du côté français, a carrément sorti le film de l’ornière, alors qu’il était moribond. Il faut donc trouver des gens qui vous correspondent, auprès de qui vous créez un véritable écho. J’ai eu la chance, durant les cinq années de travail sur Calvaire, d’être véritablement porté par mes deux camarades producteurs. Des passionnés. Argentés et passionnés (rires) !
Je ne crois pas une seule seconde à ceux qui prétendent qu’ils peuvent tourner sans argent. Bien sûr, on peut filmer des trucs en DV dans le métro, etc. Mais le cinéma qui me porte, celui dont je rêve, nécessite des caméras, de la lumière. Il va de soi qu’on passera tous à court ou moyen terme au numérique, parce qu’il est incontestablement l’avenir de notre métier. Mais je n’ai pas (encore) envie d’y passer dans n’importe quelles conditions.
JMV : Pas de cinéma sans… douleur ?
FdW : Oui, même si je mets un bémol à la notion de douleur, dans la mesure où elle est indissociable d’un immense bonheur. Calvaire était beaucoup plus qu’un projet de film, c’était pour moi un authentique projet de vie, qui m’a fait faire le tour du monde et des rencontres passionnantes. L’aventure du « premier film » se termine en ce moment, où j’arrive en fin de promo et que le film est digéré, parce qu’il est terminé maintenant depuis plus d’un an. Je n’ai pas à en rougir, je suis content que Calvaire existe, sans pour autant en occulter les faiblesses. Il est là et il est comme je le souhaitais. Je peux donc passer à la suite sereinement. Il y a vraiment beaucoup de bonheur dans cette douleur-là. Quand on y arrive… Je me souviendrai toujours de la joie (authentique !) que j’ai éprouvée lorsque le film a été sélectionné pour la semaine de la critique du Festival de Cannes. Sans verser dans le sentimentalisme naïf, je crois que c’était aussi bon que d’être papa ! Et j’en redemande…
JMV : Pas de cinéma sans… censure ?
FdW : C’est un débat qui me dépasse un peu. Un film comme Calvaire n’est évidemment pas à mettre devant tous les yeux. Mais il en va de la responsabilité de chacun, des adultes et des parents. Je suis contre la censure au cinéma, car il n’y a pas, que je sache, de censure de la connerie à la télévision ! Si la censure au cinéma est censée protéger les enfants, n’oublions pas qu’ils n’ont malheureusement qu’un clic à faire pour avoir accès à toutes les saloperies du monde sur Internet, qu’un zap de télécommande pour accéder après minuit à toutes les saloperies du câble. Si chaque adulte pouvait être un peu plus responsable de son environnement, cela nous éviterait ce faux débat sur la responsabilité des cinéastes.
Filmographie de Fabrice Du Welz :
Calvaire (2004)
Quand on est amoureux c'est merveilleux (1999)
Les folles aventures de Thierry Van Hoost (1997)
> Jean-Marc Vigouroux met l’intégralité de cet entretien à la disposition des étudiants de CinéCréatis, sur simple demande au bureau de Samy Téteau.
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