Jean-Marc Vigouroux : Pourquoi avoir choisi le cinéma, plutôt qu’un autre mode d’expression artistique ?
Gaspar Noé : Mon père est peintre et il m’a incontestablement poussé vers l’art. Là où il a eu raison, c’est qu’on a énormément de feedback quand on est artiste. C’est une manière d’être en contact avec le monde qui est plus saine que dans d’autres professions. Sauf peut-être le scientifique, quand il fait des découvertes qui seront utiles aux autres gens. Il y a pour moi quelque chose de très sain dans le fait de faire du cinéma. Je ne parle pas de l’industrie en elle-même. Mais si on parvient à faire un film proche de l’existence, et utile à son entourage, c’est gratifiant. Je pense qu’un type comme Pasolini a été utile à son pays. Fassbinder, à son pays et à la planète. Kubrick à la planète entière… Quand les radios ont annoncé sa mort, je me suis mis à pleurer comme s’il avait été mon grand-père. Kubrick est un personnage qui relève pour moi de la figure paternelle.
JMV : Vous êtes donc un enfant de 2001, l’Odyssée de l’Espace…
GN : C’est aujourd’hui, il me semble, le cas d’un réalisateur sur trois. Je n’avais que six ans quand j’ai découvert le film et c’est la première fois que j’ai eu l’impression d’être transporté hors de moi-même. Sans drogue. Et même si j’ai goûté des drogues quand j’étais adolescent, j’ai effectivement été, à l’âge de six ans, transporté dans l’espace de la manière la plus brillante qui soit, par un metteur en scène qui m’a vraiment trimbalé entre les planètes, physiquement, jusque dans l’inconscient de ses personnages.
JMV : C’est de cette fin métaphysique que vous vient le goût pour l’expérimental ?
GN : J’ai envie de faire des films qui démarrent sur des partis pris plus rationnels, et où, tout d’un coup, on embrouille le spectateur et on lui dit « voilà, vous êtes dans un univers dont vous ne connaissez pas les codes : à vous de les comprendre ». C’est un peu la même chose quand tu arrives pour la première fois au Japon. Tu marches dans la rue, et tu es fasciné parce que tu ne comprends rien. Tu es comme un gamin de trois ans qui aurait perdu ses parents à Eurodisney. Tu essaies de retrouver ton chemin. Je veux que mes films soient difficiles mais vivifiants pour l’esprit. A partir du moment où une narration est facile à digérer, il est d’autant plus facile de mettre le film dans une espèce d’étagère mentale, dont on ferme trop vite la porte.
JMV : Avez-vous une idée des conséquences du passage au nouveau millénaire, de la vraie année 2001 ?
GN : Je ne suis pas Nostradamus, mais je vois à l’avenir de plus en plus de tournages en vidéo. Pour l’instant en vidéo digitale, mais ensuite avec une bien meilleure définition, ce qui permettra aux gens de tourner des films sans avoir à les préfinancer par des préachats télé. Le fait de ne plus passer par des laboratoires, de ne plus acheter de la pellicule qui coûte la peau des fesses (sic), ça peut libérer de vrais nouveaux talents. Aujourd’hui, le fait que la nouvelle pellicule Vision Kodak soit beaucoup plus sensible que la précédente permet à des cinéastes de tourner beaucoup plus vite et entièrement dans le métro, armé de la cellule, sans chef opérateur. C’est un gain de temps considérable. Ce chamboulement technique modifiera la problématique du tournage des films et permettra de sortir du carcan de l’avance sur recettes…
> Jean-Marc Vigouroux met l’intégralité de cet entretien à la disposition des étudiants de CinéCréatis, sur simple demande au bureau de Samy Téteau.