> Les 10 commandements de Luc Besson

Jean-Marc Vigouroux : On met toujours de soi dans un film. Y a-t-il plus de Luc Besson dans Angel-A que dans les précédents ?

Luc Besson : Je mets toujours beaucoup de moi dans ce que je fais. Disons que dans celui-ci on me découvrira avec moins de filtres. Le personnage d’André (Jamel Debbouze) me ressemble beaucoup. Nous ressemble beaucoup. Son parcours, la difficulté qu’on éprouve à s’aimer, à s’accepter devant la glace. Alors qu’on peut être vachement gaulé de l’intérieur. C’est un film très personnel que j’avais en projet depuis dix ans. Je l’ai laissé reposer et la vie s’est chargée de le faire mûrir. La maturité permet alors d’utiliser un registre léger pour aborder des choses lourdes, même si par pudeur, je m’arrange toujours pour désamorcer les séquences trop sérieuses.

JMV : Paris est le troisième personnage du film. Parlez-nous de la symbolique des ponts que vous utilisez à plusieurs reprises.

LB : Paris est une ville sublime, sous le nez d’André qui ne s’en rend même pas compte. Dès lors, tout le film est construit sur une suite d’oppositions : le noir et blanc, le masculin et le féminin, la blonde/le brun, la grande/le petit, la rive droite et la rive gauche. André, au fur et à mesure de sa reconstruction, enjambe les deux versants de Paris, mais aussi ceux de ses contradictions internes. Jusqu’à l’équilibre. Et puis ça m’amusait de souligner le réflexe précieux des Parisiens qui, d’une rive à l’autre, ont le sentiment pédant de changer de ville.

JMV : Comment avez-vous dirigé Jamel Debbouze et Rie Rasmussen pour la scène, très émouvante, du miroir ?

LB : J’avais prévu de tourner cette scène en quatrième semaine (sur les neuf semaines de prise de vue). Je savais que Rie était prête. Jamel, lui, me paraissait mûr, depuis le départ, pour endosser le rôle d’André, plus costaud que ceux qu’il avait joués auparavant, mais il n’était pas encore au maximum de son introspection. Malgré tout, chaque jour passant, il gagnait en confiance, il habitait de mieux en mieux le personnage. J’ai alors décalé la scène en sixième semaine. Puis au dernier jour de tournage, pour bénéficier de la mélancolie générale qui envahit toute l’équipe d’un film quand celui-ci s’achève. La scène du miroir est la dernière scène de Jamel. Un seul plan. Une seule prise. Moi, j’étais au cadre et j’ai essayé de me connecter à eux, de zoomer à bon escient. Je suis très satisfait du résultat.

JMV : Vous avouez avoir perdu le goût de la mise en scène. Pourquoi ?

LB : Réaliser est épuisant, c’est beaucoup plus de contraintes que de plaisir, surtout si tu veux atteindre la précision optimale. C’est personnellement dévastateur. C’est comme si tu n’avais plus de peau, tu ressens les choses au centuple, tu es constamment sollicité pour tout et n’importe quoi. C’est difficile de faire la coupure quand tu rentres chez toi : le simple fait de te demander de passer le sel à table provoque une réaction épidermique ! (Rires)

JMV : Vous avez coproduit et distribué Trois enterrements de Tommy Lee Jones, qui a été primé à Cannes. Les lauriers, personnels, ne vous manquent pas ?

 LB : Les lauriers font toujours plaisir, mais à l’époque où ils m’auraient aidé, je ne les ai pas reçus. Au moment de la sortie de Subway, treize nominations aux Césars, la reconnaissance de la profession m’aurait permis d’avancer en confiance et me confirmer que j’étais sur le bon chemin. Aujourd’hui, ils ne me servent à rien. Même si le coup de projecteur de Cannes sur Trois enterrements nous a permis de préparer au mieux la distribution du film. C’est tout car quand je regarde derrière moi, je suis très fier de mes dix films.

JMV : Comment envisagez-vous la nouvelle filière cinématographique, qui réduit constamment la durée de vie du film en salles, au profit des autres supports ?

 LB : Je trouve évidemment génial que le film ait une deuxième vie après la salle. Mais le choc et le plaisir éprouvés au cinéma sont uniques ! C’est si rare dans la vie d’un homme. Il n’y a bien que tomber amoureux qui soit vraiment comparable. Je me souviens de la claque lors de la projection de Vol au-dessus d’un nid de coucou : j’étais abasourdi, K-O debout… J’ai même vu le film deux fois d’affilée sans me lever de mon siège. La salle provoque des sensations indispensables, qu’on ne retrouvera jamais en DVD.

 

Filmographie de Luc Besson :

1983 Le dernier combat

1985 Subway

1988 Le grand bleu

1990 Nikita

1991 Atlantis

1994 Léon

1997 Le cinquième élément

1999 Jeanne d'Arc

2005 Angel-A

2006 Arthur et les Minimoys