> Peter Jackson : « Le support film connaît aujourd’hui ses dix dernières années »

Jean-Marc Vigouroux : Comment envisagez-vous le cinéma des premières années de ce nouveau siècle ?


Peter Jackson : Le film en tant que tel connaît aujourd’hui ses dix dernières années. Le support film disparaîtra ensuite. Rick Mac Callum a d’ores et déjà annoncé qu’ils ont tourné Star Wars : Episode III avec une caméra entièrement digitale, afin d’obtenir la qualité optimale de projection numérique et de l’étendre aux cinémas du monde entier. Mais il ne faut pas être trop romantique et faire de ce remplacement de la pellicule une véritable tragédie. Ce médium électronique sera bien plus performant. Il conservera toutes les qualités techniques de l’ancien support, en améliorant ses faiblesses : finies les rayures, adieu les tirages de copies douteux et les collures qui fragilisent les projections ! L’outil digital permettra en outre de conserver et de restaurer les copies facilement, ce qui annulera l’effet d’usure et permettra d’avoir à chaque projection une image impeccable.


JMV : Il faut s’attendre également à ce que les effets visuels par ordinateur se développent, plus subtils et beaucoup moins chers.


PJ : A ce jour, le monde des réalisateurs est divisé en deux factions rivales. D’un côté vous avez ceux qui peuvent se permettre de jouer avec des gros joujoux, comme James Cameron ou George Lucas, et qui peuvent employer des sociétés comme ILM, et de l’autre tous les petits comme en France ou en Nouvelle Zélande, qui n’ont pas accès à cette technologie si coûteuse. A tel point qu’ils n’ont d’autre choix que de se cantonner à des drames à petit budget. A priori, la réalité de cette distinction n’est ni bonne ni mauvaise, dans la mesure où il existe des bons films de part et d’autre. Simplement cette frontière deviendra plus floue quand les mêmes logiciels deviendront accessibles en coût et en utilisation à ceux qui aujourd’hui ont peu de budget. Chacun aura les moyens d’utiliser le même équipement. Le temps va venir vite où vous pourrez achetez un package informatique tout compris à 3000 dollars qui réalisera ce que fait ILM aujourd’hui.


JMV : Pourtant, au fil des épisodes de la Trilogie, le trucage numérique vous a permis de concrétiser tout ce qui vous passait par la tête, et bien plus encore…


PJ : C’est vrai, car j’avais 100 millions de dollars à ma disposition. Mais d’ici dix ans, ça le deviendra pour des films de 5 ou 6 millions de dollars. Je ne peux pas adhérer à cette hystérie véhiculée par les tabloïds comme quoi les ordinateurs vont remplacer les acteurs et que nous ressembleront tous à des copies synthétisées de Humphrey Bogart ou de Marilyn Monroe. C’est très con mais ça vend. D’autant que depuis le naissance du cinéma, il y a toujours eu des films d’animation, des premiers Disney jusqu’à Toy Story ou 1001 Pattes, parce qu’il y a un marché pour ce type de longs métrages. Mais il ne faut pas oublier que le plus grand marché du monde est constitué de gens qui veulent voir à l’écran des êtres humains, avec des émotions et des larmes dans les yeux. Regarder des gens vivre sur un écran est le fondement même de l’expérience cinématographique. Car je ne crois pas une seule seconde que visionner des personnages digitaux, aussi réussis soient-ils, puisse remplacer la sensation de voir quelqu’un essuyer une véritable larme ! Vous pouvez toujours recréer une Marilyn Monroe, mais tout ce que vous obtiendrez, c’est une silhouette animée qui ne sera pas mue par son esprit. Et ce n’est pas une photo animée de Jim Carrey qui est drôle, c’est la performance de l’homme… Penser le contraire serait largement stupide, non ? (Rires)


JMV : Il est rassurant malgré tout de circonscrire le numérique à son rôle d’outil…


PJ : Oui, je crois que l’outil informatique aura un impact non négligeable sur les cascades. Il ne sera plus nécessaire à un cascadeur de sauter d’un train en marche pour atterrir dans une voiture lancée à cent à l’heure. On utilisera des doublures numériques qui ne risqueront pas de se casser le cou. Et plus les êtres humains informatisés deviendront réalistes, plus les cascadeurs auront à se recycler ! Mais au final l’enjeu du cinéma du nouveau millénaire est toujours le même, à savoir raconter de bonnes histoires avec des personnages attachants. Si ces histoires disparaissent, les spectateurs cesseront d’aller au cinéma. Je ne crois pas que le cinéma soit réellement en danger. Il a déjà survécu aux fléaux annoncés de la télévision et de la vidéo, à condition que les gens aient envie de sortir de chez eux. C’est le seul enseignement que l’on puisse en tirer jusqu’ici : les gens aiment sortir, se faire un bon repas et aller au cinéma. Je ne suis pas du tout inquiet au sujet de la survie des complexes cinématographiques. Ils ne seront pas remplacés par des home-cinemas et des écrans haute définition de deux mètres de haut. On en aura tous, probablement, mais on ira quand même au cinéma.



> Jean-Marc Vigouroux met l’intégralité de cet entretien à la disposition des étudiants de CinéCréatis, sur simple demande au bureau de Samy Téteau.