|
Quelques minutes avant de rencontrer le public de la première soirée « Ciné-Histoire » organisée par le magazine Kinorama, Thierry Piel, Maître de Conférence en Histoire à l’Université de Nantes, et Jean-Marc Vigouroux, critique et enseignant à CinéCréatis, nous offrent, en aparté, la primeur de leurs commentaires sur La Chute, le film événement d’Oliver Hirschbiegel. Un point de vue d’historien objectif et particulièrement utile, qui évite, comme trop souvent, de s’égarer en polémiques stériles…
CinéCréatis : Malgré un métrage de plus de deux heures trente, La Chute est un immense succès en Allemagne…
Jean-Marc Vigouroux : C’est vrai. Le film est projeté sur les écrans allemands depuis le 16 septembre 2004. Il a cumulé à ce jour [au 11 janvier 2004, ndlr] 4,57 millions d’entrées. Ce qui est une performance remarquable sur un marché qui ne pèse que 150 millions de billets vendus en moyenne chaque année. Un marché moins large que le marché français (196 millions en 2004) et marqué de surcroît par une domination presque sans partage des films américains, qui assurent à eux seuls près de 80% des entrées. La Chute confirme par ailleurs un regain de santé indéniable du cinéma allemand, amorcé notamment l’année passée par le carton de Goodbye Lenin ! de Wolfgang Becker, qui avait totalisé outre-Rhin plus de 6,5 millions d’entrées. La jeune relève, contrairement à ses aînés (Petersen, Emmerich, Tykwer) ne semble pas si pressée de s’expatrier. Quant à la polémique autour de la pertinence où non de représenter Hitler à l’écran, elle semble s’être effacée derrière une certaine forme de consensus national, puisque La Chute représentera l’Allemagne aux Oscars 2005.
CinéCréatis : Quel regard faut-il porter à la valeur historique du film ?
Thierry Piel : Le réalisateur s'est appuyé pour l'essentiel sur l'ouvrage récent d'un historien allemand, éminent spécialiste du nazisme, Joachim Fest. Plus qu'une simple chronique des derniers jours d'Hitler, ce livre est une réflexion sur la nature de l'idéologie nazie qui, alors que le troisième Reich s'effondre, continue de fonctionner à plein régime. Le film est extrêmement fidèle à la trame évènementielle telle que les historiens peuvent l'établir en s'appuyant sur les témoignages des derniers hôtes du Bunker de la Chancellerie. Sur fond de bataille de Berlin, nous suivons les onze derniers jours de la vie d'Hitler, de son anniversaire (56 ans) le 20 avril 1945 à son suicide au côté de son épouse Eva Braun, le 30 de ce même mois. Pour des raisons scénaristiques évidentes, Oliver Hirschbiegel, a écarté la dimension analytique de l'ouvrage de Joachim Fest. Cependant il rétablit un lien par le biais du personnage de Traudl Junge, l’une des secrétaires d'Adolphe Hitler. Les récentes mémoires de cette dernière n'ont été utilisées que marginalement. La véritable fonction de ce personnage, avec les yeux duquel nous observons les ultimes convulsions mortifères d'un régime aux abois, est de poser la question fondamentale de la culpabilité de la population allemande dans l'avènement du nazisme. La fin du film oppose avec justesse l'esprit de collaboration de Traudl Junge et l'esprit de résistance de Sophie Scholl, une jeune étudiante allemande qui paiera de sa vie son refus du nazisme.
CinéCréatis : Qui sont les protagonistes qui ont permis à La Chute de voir le jour? On imagine mal qu’un réalisateur puisse se lancer à la légère dans un tel projet…
Jean-Marc Vigouroux : Le metteur en scène du film, Oliver Hirschbiegel, n’est pas un nouveau né du paysage audiovisuel allemand. Il en est même un pur produit. Après avoir abandonné jeune ses études (pour devenir cuisinier dans la marine marchande), il réintègre un cursus plus classique à l’Académie des Arts de Hambourg et entre à la ZDF en 1986, pour réaliser un scénario qu’il a précédemment vendu à la chaîne. Durant plus de dix ans, il fait ses armes sur une multitude de téléfilms, notamment plusieurs épisodes de la série phare Tatort. En 2001, il passe enfin au long métrage et signe L’Expérience, un thriller coup de poing qui s’inspire de faits réels, et relate la création d’un loft grandeur nature où s’affrontent vrais/faux détenus et surveillants. Autant dire que ce premier film, qui est déjà un huis clos, lui a permis d’apprendre à s’exposer à la polémique… Quant à Bernd Eichinger, le producteur et scénariste de La Chute, il est légitimement, et doublement, l’homme de la situation : d’une part, il est habitué aux grosses productions, souvent des adaptations, puisqu’il a déjà produit Le Nom de la Rose (d’après Umberto Eco), L’Histoire sans Fin (d’après Michael Ende) et plus récemment Resident Evil ou Le Parfum (d’après Patrick Süskind), qu’il a aussi co-écrit. D’autre part, il a déjà produit, en 1978, un film fleuve de près de sept heures trente sur le même sujet, intitulé Hitler, un film d’Allemagne de Hans Jurgen Syberberg. Son implication dans la lente catharsis du peuple allemand et sa responsabilité face au nazisme est donc particulièrement notable.
CinéCréatis : Le film nous montre un Hitler acculé, au fond de son bunker, mais qui continue sa "politique au culot", entre fantasme et réalité. Parlez-nous de cette folie communicative.
Thierry Piel : Les derniers jours du régime hitlérien constituent paradoxalement un moment privilégié pour saisir la véritable nature du nazisme. Alors que tout est perdu, que le territoire allemand est envahi tant à l'est qu'à l'ouest, que l'Armée Rouge encercle Berlin, les hiérarques du régime continuent d'alimenter et de justifier par les mêmes discours agressifs la logique destructrice qui fonde depuis ses origines le nazisme. En 1945, alors que les alliés découvrent les horreurs perpétrées dans les camps de concentration un peu partout en Europe centrale, c'est désormais au tour des Allemands de faire les frais de la politique meurtrière engagée par Hitler dès son arrivée au pouvoir. Le Volksturm c'est à dire l'obligation pour tous les Allemands, enfants et vieillards inclus, de contribuer à la défense de leur pays sous peine de mort, participe à la mise en scène apocalyptique voulue par Hitler et plusieurs de ses proches, tels Joseph Goebbels le ministre de la propagande, dont l'épilogue doit être la disparition de l'Allemagne et des Allemands jugés désormais indignes de survivre à la défaite. L'assassinat des enfants Goebbels par leur propre mère, s'il peut paraître anecdotique dans le sanglant naufrage du régime hitlérien, constitue cependant un exemple significatif de l'ultime délire idéologique d'un troisième Reich agonisant. Si Adolphe Hitler, isolé dans son bunker, n'a plus la possibilité d'agir directement sur les évènements, la dynamique destructrice qu'il a initiée continue d'être relayée par les Nazis les plus fanatiques, au premier rang desquels figurent les unités S.S. : d'un côté on décore les enfants qui continuent de résister à l'assaut des troupes soviétiques, tandis que de l'autre on fusille ceux qui tentent d'échapper à l'enfer des bombardements qui ravagent Berlin.
CinéCréatis : En quoi le film nous éclaire-t-il sur le nazisme et la fascination collective exercée par Hitler, y compris après sa mort ?
Thierry Piel : Pour saisir l'aveuglement où l'absence de sens critique de nombreux Allemands, à commencer par ceux qui demeurent aux côtés d'Hitler, il faudrait remonter aux origines de l'envolée politique d'Hitler, celle d'un homme qui fut capable, mieux que d'autres, de cristalliser toutes les frustrations de la jeune nation allemande traumatisée et humiliée par sa défaite de 1918 et les conséquences diplomatiques qui s'en sont suivies, le tout alimenté par la crise de 1929. La plupart des Allemands qui portèrent Hitler au pouvoir en 1933 ne souhaitaient pas l'extermination des Juifs ou le déclenchement d'une guerre mondiale. Pourtant de compromissions en compromissions, ils finirent par cautionner la course vers l'abîme engagée par le Parti Nazi et son leader charismatique. En avril 1945, il est vrai que de nombreux Berlinois sont revenus de leurs illusions, ce que montre bien le film. Leur seul objectif est de tenter de survivre dans l'enfer de la Bataille de Berlin. Certains dignitaires nazis tentent également de retourner leur veste, mais sans gloire puisque aucun d'entre eux ne cherchera à éliminer Hitler. C'est l'attitude d'un Goering ou d'un Himmler. Les luttes d'influence entre dignitaires nazis autour d'une aussi hypothétique qu'aberrante succession d'Hitler témoignent de l'aveuglement total de ceux-là. Il peut paraître surprenant que de nombreux Allemands comme Traudl Junge se considèreront comme les injustes victimes du second conflit mondial. Ce sentiment ne s'explique que par la manière machiavélique avec laquelle les Nazis ont su habilement cloisonner les tâches dans le déclenchement de l'un des plus gigantesques processus meurtriers de l'histoire humaine.
> Bientôt disponible : le DVD de la rencontre publique avec Thierry Piel et Jean-Marc Vigouroux. D’autres informations prochainement sur ce site.
|
|