> « Jury craché » - Rencontre avec Dominique Pinon

 

Jean-Marc Vigouroux : Vous affirmez en aparté que vous ne souhaitez ni écrire, ni mettre en scène… D’où vient cette viscérale envie de jouer ?


Dominique Pinon : J’ai doublement été « marqué à vie », ce qui a généré chez moi cette volonté de devenir acteur. Par le théâtre tout d’abord : j’ai vu ma première pièce à 14 ans… c’était Fin de partie de Beckett et j’ai été complètement scotché. J’y ai découvert toutes les émotions possibles et, pour la première fois, j’ai deviné qu’il y avait « un autre monde envisageable ». Ce n’est qu’ensuite qu’il y a eu le cinéma : les films de Belmondo et de Philippe De Broca que j’ai littéralement adorés. Chez Belmondo, en plus des autres, il y avait ce côté physique ! On disait de lui qu’il était « l’acteur qui réalise lui-même ses cascades »… C’est un côté du métier qui me plaît beaucoup.


JmV : Remontons encore dans le passé... Vous vous souvenez de votre première séance de cinéma - que j’imagine en salle, ce qui est de moins en moins fréquent aujourd’hui ?


DP : Hum… je crois qu’il y a aussi des films que j’ai dû voir à la télé… mais, le premier film en salle c’était Ben Hur, avec Charlon Heston. J’ai toujours une image qui reste imprimée, comme ça, d’un ciel bleu et d’un radeau, en pleine mer et en Technicolor. Je ne sais plus qui était sur ce radeau, Heston ou l’autre-là… Messala… l’ennemi ! En tout cas, il me reste une impression de grand large, dans tous les sens du terme. Et puis je me souviens aussi de Borsalino, que j’avais probablement vu au même moment.


JmV : Vous êtes nécessairement associé au travail de Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet. C’est aussi ça le cinéma, une histoire de fidélité ?


DP : Oui, Marc et Jean-Pierre sont des types que j’aime bien. Je sais que Jean-Pierre ne fera pas un film sans moi, même pour un tout petit truc (rires). C’est une histoire de famille ! On s’est rencontré quand je suis arrivé à Paris, en même temps qu’eux. C’est une fidélité qui est d’ailleurs tout à leur honneur : Jean-Pierre a voulu me rencontrer juste après Diva. Il m’avait alors parlé de leurs projets, mais ce n’est que dix ans après qu’ils ont pu les réaliser. Malgré le temps, il est resté accro à moi… ce qui est sympa et assez rare !


JmV : C’est plus facile d’enchaîner les rôles aujourd’hui, que ça n’a pu l’être auparavant ?


DP : Je suis toujours « en attente » de rôles. L’incertitude entre deux est toujours excitante mais aussi très frustrante. Mais je ne m’en plains pas : faire ce métier est tellement privilégié ! J’ai eu de grands bonheurs au théâtre, quelques-uns au cinéma, et je ne pense pas être encore assez vieux pour être blasé (rires). J’attends encore plein de bonnes choses. Chaque fois que je reçois une proposition c’est un cadeau ! Chaque fois que quelqu’un vient et me dit « est-ce que vous accepteriez de jouer ce rôle » - « accepteriez » vous imaginez ? - c’est formidable qu’on me demande ça…


JmV : Ça a du sens pour vous quand les acteurs disent « qu’ils se mettent en danger » ?


DP : Non, je crois qu’il ne faut pas exagérer. Vous savez, quand vous vous faites assassiner dans la journée (parfois plusieurs fois, soit !), vous rentrez quand même à l’hôtel le soir. Et en plus vous êtes payé pour faire ça. On va dire en revanche qu’il y a des rôles qui vous prennent plus ou moins la tête. Le danger, c’est de ne pas être acteur alors qu’on voudrait l’être, qu’on aime vraiment ça : c’est beaucoup de sacrifices, personnels et matériels, tout en sachant que ça ne marchera peut-être jamais…

Entre théâtre et cinéma, le travail est d’ailleurs exactement le même : il faut bien entendu s’adapter au public ou à la caméra, mais l’approche est similaire. Ce qui change, c’est la gestion du temps. Au théâtre, on répète d’abord, on a souvent de longues semaines pour apprendre à se connaître. Au cinéma en revanche, tout va plus vite. On arrive sur le plateau et hop, on y va. C’est assez mystérieux, d’ailleurs… Je dis ça, mais c’est parce que je suis nul en production (rires) !


JmV : Qu’est-ce qui vous fait peur ?


DP : Hum... Dans la vie ?... Un grand mec baraqué peut me faire peur… (rires) Un lieu peut me faire peur… Quoi d’autre… Ah si, regarder la télé ! Regarder la télé, ça peut faire peur ! Et au cinéma, je me souviens d’une fois où j’ai sauté dans mon siège, comme un peu toute la salle d’ailleurs, au moment où le bras surgit dans Carrie ! Vous vous rappelez, non ? D’ordinaire je préfère les films un peu angoissant, type Rosemary’s baby, ou les ambiances de Lynch. Mais je ne suis pas un spécialiste du genre. Même si j’ai fait quelques films… En tant que spectateur, je demande à être « pris » et « surpris ». Le problème, avec le genre notamment, c’est qu’on s’attend un peu à ce qu’on va voir.