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Jean-Marc Vigouroux : Comment avez-vous abordé le passage du travail solitaire de l’écrivain vers celui, plus contraignant car partagé, de cinéaste ?
Eric-Emmanuel Schmitt : Paradoxalement, je me suis senti assez « libre » durant les différentes étapes de cette première expérience de cinéma. Je me suis tout simplement dit que j’allais « filmer mes métaphores », c'est-à-dire écrire avec la caméra ce que j’aurais écrit avec la plume. Vous savez, ma légitimité au cinéma est finalement celle d’être un « conteur », qui essaie de s’approcher de l’humanité de ses personnages quelque soit le support. Je me suis contenté, sur les conseils d’Alfred Hitchcock (rires), de servir les clichés dès le début du film, plutôt que de finir le film avec. Du coup, j’ai eu l’espace nécessaire pour approfondir, inventer mon point de vue...
JmV : … et trouver un vocabulaire commun avec vos techniciens ?
EeS : Oui, car on vous « aide » à faire un film. La production m’a présenté plusieurs personnes à chaque poste, toutes plus talentueuses les unes que les autres. Dès lors, pour choisir les membres de mon équipe, puisque la compétence n’était plus un critère de distinction, je me suis plutôt demandé avec qui, humainement, j’aurais envie de passer les six prochains mois, au rythme de quinze heures par jour. Qui est le plus généreux ? Qui a envie (et surtout conscience !) de réaliser le premier film d’un écrivain ? Dès lors, il ne s’est pas tant agi de « partager le pouvoir » que de réussir à résoudre « ensemble » des énigmes d’artisans. Et c’est cette inconscience, je crois, qui me protège. Je n’ai pas pensé une seule seconde à la question du risque encouru de perdre ma crédibilité ou ma notoriété en cas d’échec du film.
JmV : Vous avez été découvert par la critique, mais « suivi » par le public. C’est précisément ce qui vous différencie de Balthazar Balsan (incarné à l’écran par Albert Dupontel) ?
EeS : Oui, j’ai en effet eu cette chance. L’équation de mon personnage est plutôt celle de Marc Lévy, par exemple : un auteur populaire qui souffre d’être méprisé, voire haï, par ses pairs. Mais je ne parle pas tant dans le film d’un écrivain que du « petit monde » littéraire lui-même. Le « milieu » comme on a coutume de le nommer. Je m’attaque volontiers à une critique indigne de la critique : une sorte de « Culture Club » sectaire et sexiste, sans humanité ni lettres, qui méprise le public et la « littérature pour coiffeuses », comme l’appelle Olaf Pims, le pseudo critique télé joué par Jacques Weber. Tout l’inverse, dès lors, de mon Odette (O-dette, car je pense que ne s’acquitte jamais assez de nos dettes humaines, de vie, d’affection, de dignité), femme simple et positive malgré sa vie peu scintillante, qui écrit à son auteur favori qu’elle « a de l’orthographe mais pas assez de poésie » pour dire à quel point elle l’aime ! Personnellement, je ne suis pas client de toutes les littératures, mais encore moins d’une certaine façon d’en parler.
JmV : Malgré le succès, on vous sent assez éloigné des mondanités…
EeS : Je suis un individualiste irréductible et je fuis les milieux ! Les cercles fermés colportent des préjugés que l’on n’interroge plus. Du coup, quand ces individus s’assemblent, leurs oreilles poussent et ils deviennent des ânes (rires)… Exactement comme j’ai pu être autrefois aliéné par mes propres préjugés esthétiques et sociaux. Car j’ai rencontré mon « Odette », lors d’une séance de dédicaces à Rostock, en Allemagne. Tout à coup, une femme, pétrie de timidité, me tend une enveloppe avec à l’intérieur un cœur en mousse épouvantable ! Sur le coup, j’ai eu honte de cette partie de mon « lectorat ». Juste après, à l’hôtel, j’ai lu le mot qui allait avec… et j’ai eu honte de moi. J’ai décidé de lui écrire en retour pour m’excuser. Et d’écrire ce film pour démontrer l’inverse.
JmV : Comment avez-vous travaillé les oppositions entre vos deux personnages ?
EeS : Je me suis fondé sur un principe masculin/féminin. Mais je voulais le doubler d’une relation entre un clown blanc, Albert Dupontel, et un Auguste, Catherine Frot. Albert porte en lui une noirceur aussi intense que ses qualités d’acteur physique. C’est un Buster Keaton en puissance, capable d’une authentique pureté de mime. Il est aigu, pointu. Catherine en revanche est ronde, souple, lisse et touchante à l’approche du ridicule. Elle a un côté Arletty, c'est-à-dire une femme du peuple réincarné dans toute l’élégance d’un corps d’aristocrate.
JmV : Vous avez pris suffisamment goût au cinéma pour continuer à tourner ?
EeS : Malheureusement oui ! (rires) Malgré cette dépendance nécessaire aux autres, raconter une histoire à plusieurs c’est comme retrouver une virginité perdue. A quelques jours de la sortie, j’ai des angoisses de débutant, une inquiétude profonde, que je n’ai plus quand je publie un livre. Je sais très bien que, quoique le récit et les risques soient mutualisés, si je trébuche au début du chemin, celui-ci risque bien de s’achever.
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