> « Créer une humanité derrière la caméra »

Jean-Marc Vigouroux : Comment construisez-vous le scénario d’une chronique aussi inclassable que Chacun sa nuit ?


Jean-Marc Barr : Nous sommes partis du compte-rendu d’un fait divers dans Libération. Quatre lignes qui parlaient d’un meurtre sans mobile, des fausses pistes envisagées, des amis de la victime qui participaient à l’enquête. Mais un fait divers ne fait pas un scénario. Il faut alors questionner cette tragédie au-delà du désir de polar, afin de témoigner du mal-être de l’époque. Dès lors, il fallait mettre de côté les poncifs d’ordinaire attribués à l’adolescence (drogue, alcool) qui évacuent souvent un sujet sans pour autant le traiter. Puis construire le script du côté d’une victime « collatérale », dont le mode de narration anarchique permet de laisser le spectateur en éveil permanent.            

JmV : Comment approfondissez-vous les objets du corps et de la nature, afin qu’ils deviennent des sujets à part entière ?


JmB : Nous ne voulions pas d’un film « parisien », d’un film de ville. Nous avons tourné sur les flancs de la Montagne Sainte-Victoire, près d’Aix-en-Provence, où nous avons trouvé une nature dont l’aridité n’est rien en comparaison de ses attributs solaires et sensuels. Quant aux corps, nous les voulions libres, sans tabou. Le corps est le dernier espace de liberté : il peut être piercé, tatoué, anorexique, boulimique, porteur de bombe, etc. Le personnage de Pierre est en ce sens un « petit » James Dean, qui répond dans l’action par l’engagement de son corps.

JmV : Vous revendiquez cet hédonisme sans avoir peur qu’il soit travesti par des regards plus… sordides ?


JmB: Hédonisme ? Ah oui, dans le sens « amoureux de la vie »… Parce que tu sais, aux Etats-Unis, on t’apprend l’hédonisme avec Henry VIII, alors tu vois un peu la méprise ! (Rires) C’est vrai, Pascal et moi accompagnons toujours la nudité d’un discours militant sur la sensualité. Nous cherchons un pôle différent de celui de la pornographie, qui est le seul référent de la génération Canal +, sans chercher à porter un regard moraliste ou non. Nous assumons simplement le choix de l’innocence et de la curiosité, ce qui me semble être la clé de l’amour et de la sexualité épanouie

JmV : C’est un soulagement de travailler en binôme avec Pascal Arnold ?

JmB : Nous ne sommes finalement que des « fabricants de films ». Nous essayons juste d’intégrer au mieux tous les changements du métier, qu’ils soient financiers, technologiques ou artistiques (d’où la nécessité d’une connaissance élargie du système), afin de s’y fondre au mieux et continuer coûte que coûte à créer. Nous dialoguons sans ego, apprenons à « produire » ensemble, ce qui est un métier finalement assez casse-gueule. Et nous prenons le temps de le faire parce que nous sommes deux. Seul, aucun de nous n’aurait ce luxe, ni la possibilité de faire des films qui échappent au formatage des chaînes de télé. Notre secret, je crois, c’est d’embarquer les gens dans notre mood, de les impliquer à toutes les étapes de la fabrication.

JmV : Quels conseils peux-tu donner aux étudiants qui appréhendent de se faire une place dans la filière cinématographique ?

JmB : Il faut apprendre à garder le sourire pendant les cent premiers rendez-vous où l’on te ferme la porte au nez, parce que le cent-unième peut être le bon. C’est le jeu de la pêche à l’euro ! Tout le monde flippe aujourd’hui, y compris les producteurs. Eux aussi chutent, changent, tournent, se relèvent, etc. Ils sont aussi perdus que nous, notamment à cause des obligations de préachat par les chaînes de télévision, qui imposent des grilles de budget à 4,5 millions d’euros pour des projets qui pourraient se faire à 2 millions. Les risques encourus sont énormes. Il faut demeurer une « menace », qui peut continuer à tourner pour quatre fois moins cher que les autres. Chacun sa nuit n’a obtenu l’agrément du CNC qu’après fabrication. Avant, personne n’en voulait. Savoir que les modèles financiers vont changer, que tout le monde autour de toi a le menton au sol et que toi, tu seras toujours là à créer, sans concession, parce que c’est ce que tu as toujours fait… c’est jubilatoire !

 

Filmographie sélective de Jean-Marc Barr :

Acteur

2006         Direktoren for det Hele de Lars von Trier

2005         Manderlay de Lars von Trier

2003         Dogville de Lars von Trier

                 Le divorce de James Ivory

2002         La sirène rouge de Olivier Megaton

2000         Dancer in the Dark de Lars von Trier

1999         J’aimerais pas crever un dimanche de D. Le Pêcheur

1996         Breaking the Waves de Lars von Trier

1994         Le fils préféré de Nicole Garcia

1991         Europa de Lars von Trier

1988         Le grand bleu de Luc Besson

1987         Hope and Glory de John Boorman

1986         The Frog Prince de Brian Gilbert

1985         Le roi David de Bruce Beresford

 

Réalisateur

2006         Chacun sa nuit

2001         Being light

2001         Too much flesh

2000         Lovers