> Abandonnée - Rencontre avec Nacho Cerda

 

Jean-Marc Vigouroux : Ils vous agacent ces nouveaux standards de l’horreur, dictés et parodiés par les cinéastes asiatiques ?


Nacho Cerda : Oui et non. J’admets que je n’ai pas de « sensibilité asiatique ». Je trouve les films d’horreur post-Ring trop répétitifs et en permanence accrochés aux normes apparemment immuables du film de fantômes. Je sais que Kyoshi Kurosawa apprécie mon travail, tout comme j’apprécie le sien. Mais mes références, plus ou moins conscientes, sont plutôt à chercher du côté de L’exorciste de Friedkin, des films de Lucio Fulci, de John Carpenter, de David Cronenberg et, évidemment, des Dents de la Mer de Spielberg. Dans Abandonnée, j’ai essayé de renouer avec le cinéma d’Andreï Tarkovski, au sein de cette Russie mystique, quasi transylvanienne à la Dracula, pour faire peur, bien sûr, mais aussi pour rompre avec le passé et aller de l’avant. A l’image de mes personnages : il faut savoir se défaire de ses dépendances émotionnelles, pour mieux se connaître et vivre la vie la plus harmonieuse possible. Tout le monde a du mal à couper le cordon ombilical, qu’il soit physique ou émotionnel… et moi le premier.



JmV : Vous avez le sentiment d’appartenir à une « famille » du genre en Espagne ?


NC : Je suis en effet très proche de Jaume Balaguero. Nous avons coproduit des films et écumons les festivals ensemble. Nous appartenons à la « nouvelle génération », du moins celle qui a eu le loisir de profiter du cinéma comme reflet des questions politiques du moment. Nous sommes nés après la transition démocratique et sommes le produit de la société du bien-être. La vie est beaucoup plus agréable aujourd’hui en Espagne et nous bénéficions de beaucoup plus de temps pour penser… donc faire des films. Mais de là à dire que nous représentons la « famille du genre », je n’en suis pas certain. D’abord parce que le renouveau du genre est bien plus international que la seule dynamique sur le territoire espagnol. Certes le cinéma espagnol s’exporte bien, mais ce qui fait à mon sens notre force, au-delà des thèmes récurrents souvent caricaturés ces temps-ci, c’est précisément de pouvoir mélanger et rendre hommage à d’autres genres, sans avoir à se justifier. Et en cela, le travail d’Alex de la Iglesia est remarquable.



JmV : Quel conseil pourriez-vous donner à de jeunes réalisateurs ?


NC : Explorer toutes les composantes du cinéma ! Demeurer tant que faire se peut spectateur de son propre film. On devient ainsi un inlassable perfectionniste. Abandonnée m’a enfin permis d’éprouver, dans le sens « mettre à l’épreuve », toutes mes idées de mise en scène, quitte à me dévoiler à mon insu. J’ai ainsi expérimenté le hors champ comme jamais, en optant pour une caméra « organique », quasi humaine, qui évite le décor comme le ferait un acteur. De même, s’imposer comme réalisateur, c’est aussi faire des choix : le mien a été de faire peur par la suggestion, plutôt que la démonstration. J’ai donc particulièrement peaufiné (à l’extrême) le son, afin qu’il devienne plus viscéral qu’intellectuel. Je crois que l’on est beaucoup plus terrifié parce qu’on entend que ce que l’on voit. J’ai essayé de désorienter le spectateur en même temps que mes personnages. Voilà qui est valable pour tous les jeunes metteurs en scène : peaufinez !



JmV : Y compris les métaphores ?


NC : Absolument ! Mes doppelgangers dans le film ne sont pas de simples zombis. Ils représentent nos fantômes intérieurs, les démons de nos origines, ces fameuses dépendances dont il faut s’affranchir : l’amour frustré, la culpabilité familiale et la peur de la solitude. Ici, mes personnages à l’écran, ma narratrice qu’on ne voit jamais, le réalisateur et le spectateur sont mis devant une problématique commune : l’ignorance ou l’abandon. A chacun d’assumer sa décision. Le cinéma de genre ne m’intéresse que s’il est porteur de fond. S’il n’est jamais « gratuit »…