> « Modeste devant le cinéma »

 

Jean-Marc Vigouroux : Vous vous faites plus que discret au cinéma. Pourquoi avoir accepté le rôle de Claude Corti, parrain de la pègre, pour le Truands de Frédéric Schoendoerffer ?

 

Philippe Caubère : C’est presque une histoire belge… Frédéric m’a aperçu par hasard sur le plateau de Thalassa sur France 3, auquel j’avais été convié pour parler de mes origines marseillaises durant un direct depuis La Ciotat. Je n’étais pas au mieux de ma forme ce soir-là, en plein vent, malade et pas rasé. Je devais vraiment avoir l’air d’un assassin ! Frédéric, qui ne va jamais au théâtre et ne m’avais pas reconnu, a appelé son agent pour qu’il contacte « le type de Thalassa ». De mon côté, j’avais adoré Scènes de Crimes et la manière dont il avait dirigé Monica Bellucci dans Agents Secrets. Je suis très sensible à sa manière de filmer, de cadrer froidement, dans le style de Jean-Pierre Melville. Dès la première lecture du scénario (très édulcoré car destiné à séduire les chaînes en clair), Truands promettait d’être un film radical, qui divise, à l’image de mon travail au théâtre. Du coup, puisque le sujet est finalement la violence des hommes dans un monde où les femmes sont absentes ou devenues de simples trophées, jouer un caïd m’a renvoyé à mes premières amours de cinéphile : Délivrance, Les chiens de paille, Serpico ou Scarface avec Pacino…

 


JmV : Est-ce qu’il n’est pas finalement plus intéressant pour un acteur de jouer le Diable en personne plutôt que le moindre des demi-dieux ?


PC : C’est vrai, même si je n’avais pas envie, chaque soir, de demeurer une seconde de plus dans la peau de Corti. Pour moi, c’est l’image même du méchant de bande dessinée, le croque-mitaine qui effraie les petites filles… et qui tabasse et assassine les grandes. Frédéric, dès notre rencontre, m’a présenté Corti comme le Joker de Batman : un psychopathe pétri de contradictions (qui massacre par exemple les dealers qui investissent ses boites de nuits, mais qui vit dans le même temps avec une femme largement cocaïnée), mais aussi un peu old school, capable de respecter certaines règles. J’ai discuté avec Frédéric pour qu’il accepte de modifier les scène de sexe (initialement, Corti était repu de sexe et un rien vieillissant), puis de prolonger la scène de torture à la chignole et d’écrire la scène de la crise de colère : je voulais que le public sache pourquoi tout le monde avait peur de Corti et quel était vraiment sa soif de « pouvoir ». Il est un chef de meute, à l’inverse du personnage joué par Benoît Magimel qui, lui, est un loup solitaire.

 


JmV : Quel regard portez-vous sur le travail de Kenneth Branagh, dont l’approche du cinéma et du théâtre, ou de l’opéra avec La flûte enchantée, est assez proche de la vôtre ?


PC: Je crois que le temps de la guerre entre le cinéma et le théâtre est révolu. C’était une crise d’adolescence. Et je suis très admiratif du travail de Branagh. C’est à l’issue de son Hamlet, en 1996, que j’ai eu pour la première fois « le sentiment » de comprendre la pièce, grâce évidemment à la version originale que le cinéma permet de comprendre, grâce aux sous-titres, tout en appréciant pleinement la sonorité de la langue pour laquelle le texte a été écrit. Vous savez, Shakespeare c’est un peu les Rolling Stones de l’époque ! Et seul le cinéma permet véritablement de passer du livret explicatif, qui est joint au programme au théâtre, très rigide, un peu comme les explications de texte pénibles qu’on apprenait au lycée, à ce côté épique, plus « feuilleton » des œuvres. Par ailleurs, tous mes films fétiches sont le fruit d’artistes « théâtraux » : Un tramway nommé désir a longtemps été joué en amont par Marlon Brando à Broadway. Bergman, Fellini, DeNiro, etc. sont tous des « théâtreux » ! (rires)



JmV : N’est-ce pas antinomique, ou pour le moins contradictoire, de filmer vos spectacles ?


PC : C’est vrai que beaucoup de choses opposent cinéma et théâtre. Le théâtre est très « masculin », on agit, on est dans la posture, la déclamation… alors que le cinéma reçoit, saisit, impressionne, donc porte plus de « féminin » en lui. Et quand je filme mon spectacle, je le tue ! C'est-à-dire que je ne le joue plus jamais après la captation, soit, mais dans le même temps il accède, comme disait Cocteau, à l’immortalité, puisqu’il pourra être reproduit à l’infini. Car le théâtre, même s’il permet un long processus d’expérimentation, qui s’affine un peu plus à chaque représentation, n’en demeure pas moins un acte éphémère. Mais je ne veux pas avoir l’air du coureur cycliste qui dit « qu’il a tout donné » : je n’ai joué que dans trois films au cinéma, je suis donc un « débutant », qui accepte les critiques. Je me sens vraiment « modeste » devant le cinéma, car c’est un art difficile. Contrairement aux idées reçues, il est plus facile de « tricher » sur ses sentiments au théâtre qu’au cinéma : la caméra est une loupe qui ne pardonne rien et grossit nécessairement vos erreurs…




Filmographie de Frédéric Schoendoerffer :


2006  Truands

2004  Agents secrets

2000 Scènes de Crimes


Filmographie de Philippe Caubère :


2006  Truands, de Frédéric Schoendoerffer

En plein Caubère (documentaire), d’Anne-Laure Brénéol

1990 La gloire de mon père et Le château de ma mère, de Yves Robert

1977 Molière, d’Ariane Mnouchkine