10 juin 2026

Dans les coulisses d'un FFDE : Tomate

tomate film cinécréatis

« Tomate » : un court métrage entre foi, solitude et fin du vivant

Avec « Tomate », le réalisateur Pierre Llorca-Dauba signe un court métrage intimiste et sensoriel qui explore la manière dont les êtres continuent de croire lorsque le monde semble ne plus répondre. Porté par une mise en scène épurée et une réflexion profonde sur le regard, le film nous plonge dans le quotidien d’un couple âgé vivant dans une caravane, isolé au milieu d’une terre devenue presque stérile.

Un récit suspendu dans un monde qui ne produit plus rien

Le récit prend place dans le sud de la France, dans un paysage marqué par l’épuisement du vivant. Alain et Colette, tous deux âgés de 80 ans, vivent au rythme d’une routine silencieuse, entre plantations fatiguées et gestes répétés. La disparition progressive des insectes pollinisateurs a rendu les cultures improductives. La nature est toujours là, dense, visible, mais elle ne produit plus rien. C’est dans cet espace suspendu qu’apparaît un événement minuscule : une tomate rouge, intacte, découverte au milieu d’une terre sèche.

Pour Alain, cette tomate devient immédiatement un signe. Une preuve que quelque chose peut encore pousser, qu’un avenir reste possible malgré l’effondrement silencieux qui les entoure. Colette, au contraire, refuse cette projection. Là où Alain voit une promesse, elle voit un fruit concret, une matière vivante qu’il faut consommer avant qu’elle ne disparaisse à son tour. À travers ce conflit intime, « Tomate » interroge notre besoin de croire, mais aussi la manière dont les images transforment notre rapport au réel.

Une réflexion sur la croyance et le regard

Dans ses notes d’intention, Pierre Llorca-Dauba explique vouloir questionner « ce qu’on choisit de croire quand le monde ne donne plus de signes clairs ». Le réalisateur ne cherche jamais à opposer frontalement l’espoir et la lucidité. Il filme plutôt un entre-deux permanent, où croire devient une nécessité de survie autant qu’un danger. La tomate n’est pas présentée comme un miracle, mais comme une épreuve. Une apparition qui révèle les failles du couple et les fragilités de chacun.

Cette réflexion se retrouve directement dans la mise en scène. Le film adopte des cadres fixes, composés avec une grande rigueur picturale. Les personnages sont souvent enfermés dans des espaces étroits, coupés par des objets, des fenêtres ou des cloisons. La caravane devient à la fois un refuge et une prison, un espace où l’on continue d’habiter ensemble malgré l’usure du temps et des sentiments.

Une esthétique naturaliste et organique

La direction artistique mise sur une esthétique pauvre et organique. Les couleurs restent terreuses, les matières usées, les objets réparés plutôt que remplacés. Rien n’est décoratif. Chaque élément raconte une manière de survivre avec peu. La caravane, inspirée des modèles français des années 1980, est pensée comme un lieu vécu depuis des années : tapisseries jaunies, rideaux délavés, bassines cabossées, linge suspendu au vent. Dans cet environnement volontairement sobre, la tomate devient le seul élément véritablement vibrant.

Le travail sur l’image joue également un rôle essentiel. La photographie privilégie une lumière naturaliste, écrasée par le soleil à l’extérieur et plus douce à l’intérieur de la caravane. Les corps portent les traces du temps : rides profondes, peaux marquées par le soleil, gestes ralentis par l’âge. La caméra prend le temps d’observer ces présences silencieuses, laissant les plans durer pour faire ressentir physiquement la fatigue et l’attente.

Un univers sonore construit autour du silence

Le son, lui aussi, participe à cette sensation d’un monde en retrait. Les dialogues sont rares. Le vent, les insectes, les frottements du tissu ou les pas sur la terre deviennent des éléments narratifs à part entière. Lorsque Alain découvre la tomate, le paysage sonore se vide progressivement, comme si le personnage se coupait du réel pour entrer dans une forme de projection intérieure.

Les influences revendiquées par l’équipe traversent discrètement le projet : le cinéma contemplatif d’Andreï Tarkovski, l’attention aux gestes du quotidien de Chantal Akerman, ou encore la dimension spirituelle et politique du cinéma de Pier Paolo Pasolini. Pourtant, « Tomate » construit une identité propre, portée par une volonté de filmer l’infra-ordinaire et les signes les plus modestes.

Un court métrage sur l’espoir dans un monde fatigué

À travers ce récit minimaliste, Pierre Llorca-Dauba et son équipe proposent finalement une réflexion contemporaine sur notre rapport au vivant, à l’espoir et aux images. Dans un monde fatigué où tout semble s’effacer lentement, « Tomate » montre comment un simple fruit peut devenir le support de nos croyances, de nos peurs et de notre besoin persistant de trouver du sens.

Toujours en post-production, ce film sera projeté lors du Grand Jury de Cinécréatis, au cinéma Pathé Odysseum de Montpellier, début juillet. Les étudiants ainsi que leurs familles auront l’occasion de découvrir le film sur grand écran.