Directeur des productions VFX chez Les Tontons Truqueurs, Pierre Marie Boyé évolue dans un secteur en recomposition, où les effets spéciaux numériques, la production virtuelle et l’intelligence artificielle redessinent progressivement les méthodes de fabrication. Dans cet échange, il revient sur les projets qui ont structuré son entreprise, sur les tensions actuelles du marché, sur la place de la France dans l’industrie internationale de l’image et sur les qualités qu’il attend des jeunes professionnels qui souhaitent faire leur place dans ce milieu.
Une activité au croisement des VFX et de la production virtuelle
Chez Les Tontons Truqueurs, Pierre Marie Boyé pilote les productions VFX avec une ligne claire : rester ancré dans les réalités concrètes de fabrication tout en gardant un oeil constant sur les évolutions techniques. L’entreprise, tournée vers les effets spéciaux numériques et la production virtuelle, intervient sur des projets de natures très diverses, du documentaire au long métrage, en passant par les séries, avec une palette de plus en plus large d’outils et de dispositifs.
Fond vert en temps réel, simulations avec Houdini, écrans LED, séquences de véhicules, environnements virtuels : le champ d’intervention s’est élargi, mais une colonne vertébrale demeure.
« On a une diversité de projets et de technologies, mais avec une orientation quand même très marquée vers la production virtuelle », résume-t-il.
Un si grand soleil, un projet structurant
Dans son parcours récent, un projet s’impose comme particulièrement structurant : Un si grand soleil. Plus qu’une référence visible, la série a constitué pour les équipes un véritable laboratoire à grande échelle. Pierre Marie Boyé parle d’un projet « très complet », à la fois en matière de volume, d’organisation et d’apprentissage. La cadence imposée par une quotidienne a obligé le studio à industrialiser ses méthodes avec un niveau d’exigence rare.
« On produit 260 épisodes par an. En réalité, cela revient presque à sortir un long métrage par semaine, avec le défi de truquer quasiment la moitié de l’épisode. »
C’est cette intensité qui a rendu l’expérience décisive. Elle a poussé les équipes à structurer leurs flux, à affiner leurs procédés et à développer de nouvelles méthodes de fabrication. Le volume est impressionnant : plus de 10 000 plans fabriqués en fond vert temps réel, auxquels s’ajoutent plusieurs milliers d’autres réalisés avec différentes technologies. Pour Pierre Marie Boyé, l’intérêt ne réside pas seulement dans la performance industrielle. Ce type de production permet aussi de construire des savoir-faire réutilisables ailleurs. Une fois les méthodes éprouvées sur un rythme aussi soutenu, elles peuvent être déployées sur d’autres projets avec davantage de confort, de finesse et de recul.
Une reconnaissance forte, mais parfois ambivalente
Cette visibilité a toutefois son revers. Le succès d’une série quotidienne peut enfermer dans une image de prestataire “télé”, difficile à faire évoluer lorsqu’il s’agit d’aller vers des formats perçus comme plus prestigieux. Pierre Marie Boyé le dit sans détour : ce positionnement a parfois collé à l’entreprise. Il a fallu démontrer qu’une équipe capable de livrer vite et bien dans un contexte aussi contraint pouvait évidemment tenir ses promesses sur un long métrage ou une série premium.
« On nous disait parfois : c’est bien ce que vous faites, mais c’est pour la télé. Or précisément, en télévision, on n’a pas le temps. Donc quand on a un peu plus de temps, on peut aussi faire très bien. »
Un marché encore fragile, entre reprise partielle et incertitude
Sur l’état actuel du secteur, son regard reste lucide. Il décrit un marché encore fragile, marqué par une forme de mollesse dans les mises en production. Les projets circulent, les discussions reprennent, mais la lisibilité générale reste faible.
« On sent que c’est un peu morose. On entend à nouveau parler de projets, donc on s’accroche à ça. J’ai l’impression que ça repart un peu, mais on ne sait pas très bien où on va. »
Ce manque de visibilité s’explique à la fois par des facteurs conjoncturels et par des mutations plus profondes. Le Covid, les grèves à Hollywood et le ralentissement général des productions ont évidemment laissé des traces. Mais pour Pierre Marie Boyé, il faut aussi regarder plus loin. La question n’est plus seulement de savoir quand le marché reviendra à son état antérieur, mais plutôt d’identifier quels types de contenus vont réellement structurer la demande dans les années à venir.
Les usages évoluent, les plateformes imposent d’autres logiques, de nouveaux formats émergent.
« La demande de médias et de contenus explose. Les gens veulent voir de nouvelles choses, peut-être pas les mêmes qu’avant. Il faut se demander où sera la demande demain, et qui aura besoin de fabrication d’images. »
De nouveaux formats à observer, sans céder aux effets de mode
Cette réflexion n’efface pas l’attachement au cinéma. Il le dit très simplement : son rêve reste le long métrage. Mais cet horizon n’empêche pas d’observer avec attention les nouveaux formats, y compris lorsqu’ils bousculent les repères du métier. Les vertical dramas, par exemple, font partie des signaux qu’il faut regarder, même s’il reste prudent sur leur inscription dans la durée.
Derrière ce phénomène, ce qui l’intéresse surtout, c’est la manière dont les usages redessinent les besoins de fabrication. Pour un studio dont le savoir-faire repose sur la production d’images en volume, chaque évolution des formats de diffusion mérite d’être observée sérieusement, sans pour autant conclure trop vite à un basculement durable.
Les qualités attendues chez les jeunes professionnels
Lorsqu’il parle des qualités attendues chez les jeunes diplômés, Pierre Marie Boyé revient à quelque chose de très simple, presque de fondamental : l’intérêt réel pour ce qu’on fait. Il
insiste moins sur la “passion” au sens un peu abstrait du terme que sur l’implication concrète dans le travail. Pour lui, un bon professionnel ne se contente pas d’exécuter une tâche. Il comprend ce qu’il est en train de fabriquer. Il cherche le sens d’une demande, la logique d’un plan, la cohérence d’une image.
« Je préfère quelqu’un d’intéressé par ce qu’il fait plutôt que quelqu’un de très fort techniquement, mais qui travaille machinalement et s’en fiche. »
Il prend un exemple très concret : effacer un élément dans un plan. L’enjeu n’est pas simplement de retirer l’objet demandé, mais de comprendre pourquoi on le retire, ce que cela implique visuellement, ce que le plan doit raconter au final. Ce recul fait, selon lui, toute la différence entre une exécution et un vrai geste de fabrication. Même sur un programme moins valorisé symboliquement qu’un blockbuster, il faut être capable de travailler avec sérieux, précision et implication.
La curiosité comme facteur de différenciation
À cet intérêt premier s’ajoute, pour les profils qui se distinguent vraiment, une qualité complémentaire : la curiosité. Curiosité pour les outils, pour l’état de l’art, pour les nouvelles méthodes, pour les manières de faire autrement et parfois plus simplement.
Ce sont ces profils-là qui, selon lui, font progresser les équipes. Ceux qui ne se contentent pas d’appliquer une consigne, mais qui cherchent à améliorer un flux, à tester un nouvel outil, à proposer une alternative pertinente.
« Quand on a des gens intéressés par ce qu’ils font, on a déjà presque gagné. Et quand ils sont curieux en plus, là c’est le jackpot. »
C’est aussi dans cet esprit qu’il évoque positivement certains jeunes diplômés passés par les écoles créatives, notamment des profils capables de combiner culture de l’image, compétences techniques et attention soutenue aux évolutions de l’IA. Pour lui, ces profils sont encore rares. Et c’est précisément ce qui leur donne de la valeur.
L’intelligence artificielle : un outil puissant, mais à encadrer
Sur l’intelligence artificielle, Pierre Marie Boyé refuse les postures simplistes. Il ne cherche ni à diaboliser l’outil, ni à céder à un enthousiasme naïf. Son discours est mesuré. Il reconnaît la puissance de ces technologies, leur vitesse de développement, leur utilité déjà tangible dans certains flux de fabrication. Mais il ne contourne pas les questions éthiques qu’elles soulèvent, notamment sur les conditions d’entraînement de certains modèles.
« C’est une technologie à la fois formidable et inquiétante. Les enjeux éthiques existent, il ne faut pas les évacuer. »
Pour autant, dans une entreprise historiquement tournée vers la technologie, la question n’était pas de savoir s’il fallait s’y intéresser, mais comment le faire proprement. Les Tontons Truqueurs se sont donc dotés de règles internes, de limites, de chartes d’usage. Certains usages sont exclus. D’autres, en revanche, sont intégrés lorsqu’ils permettent d’accélérer des
procédés très chronophages sans dénaturer le résultat. Il cite notamment la possibilité de produire certains establishing shots, tout en refusant par exemple de fabriquer des acteurs parlants.
Ce que l’IA ne remplace pas : la culture de l’image
Ce qui l’intéresse surtout, c’est la manière dont ces outils peuvent être intégrés dans une chaîne de valeur maîtrisée. Car selon lui, générer une image ne suffit pas. Il faut ensuite la rendre cohérente avec le reste du film, retrouver une texture, un bruit numérique, une continuité visuelle crédible. C’est là que les compétences fondamentales liées à l’image demeurent essentielles.
« Ce n’est pas parce que l’outil existe que tout le monde va y arriver. Il faudra toujours cette connaissance de l’image et ce savoir-faire de base. »
Dans cette perspective, il défend une idée nette : les métiers de l’image ne vont pas disparaître, mais ils vont cohabiter de plus en plus avec d’autres profils, notamment des développeurs. Dans les studios, observe-t-il, les dynamiques de recrutement commencent déjà à bouger. Les équipes qui grossissent aujourd’hui sont souvent davantage du côté de l’IA et du développement que de la modélisation ou du compositing. Cela ne signifie pas que ces derniers métiers n’auront plus de place, mais que l’équilibre interne évolue.
Vers des profils plus hybrides
Pierre Marie Boyé voit se dessiner une évolution progressive des métiers. Les frontières ne disparaissent pas du jour au lendemain, mais certains profils plus hybrides pourraient prendre une place croissante. Des professionnels capables d’articuler génération, compositing, culture visuelle et compréhension technique seront sans doute particulièrement recherchés.
Cette hybridation ne signifie pas la disparition des spécialisations. Elle traduit plutôt une montée en puissance des profils capables de naviguer entre plusieurs langages de production, avec une vraie maîtrise du résultat final.
La France reste une référence solide à l’international
Cette analyse s’étend à la position de la France sur la scène internationale. Malgré les tensions du marché, Pierre Marie Boyé estime que le pays reste très bien placé, notamment dans l’animation, où le savoir-faire français conserve une réputation de premier plan. Il cite la qualité technico-artistique des studios, mais aussi le rôle majeur joué par les écoles dans ce rayonnement.
Pour lui, la France continue d’occuper une place forte dans la fabrication d’images, avec une capacité reconnue à former des professionnels solides, en animation comme en VFX. Même dans un contexte international agité, cette base reste un point d’appui réel.
Montrer ce que l’on sait faire : le conseil aux étudiants
Au moment de s’adresser aux étudiants, son conseil retrouve la même ligne de fond que tout le reste de l’entretien : être lucide, impliqué, concret. Le secteur est exigeant, parfois répétitif, souvent fatigant. Il ne suffit donc pas d’aimer l’idée du cinéma ou des effets visuels. Il faut
avoir envie d’en faire le travail réel, avec ce qu’il suppose d’endurance, d’effort et de progression.
Il insiste aussi sur un point qui, selon lui, fait souvent défaut aux jeunes profils : la capacité à montrer ce qu’ils savent déjà faire. Dans un métier d’images, les images doivent parler. Revendiquer une spécialisation sur Unreal, Blender ou un autre outil sans rien présenter de concret n’a plus de sens. Les écoles donnent accès à du matériel, à des logiciels, à des environnements de production. Il faut s’en emparer, produire, tester, fabriquer, montrer.
« Si tu veux faire de l’Unreal avec moi, montre-moi une scène Unreal. Il faut prouver que tu sais faire. »
Derrière cette exigence, il y a aussi une forme de rappel à la réalité professionnelle. Lorsqu’un jeune candidat se présente, il ne s’agit pas de demander qu’on lui fasse une place par principe, mais de démontrer qu’il peut répondre à un besoin. Sait-il faire le travail ? Peut-il le prouver ? Est-ce que cela l’intéresse vraiment ? Pour Pierre Marie Boyé, ces questions restent les plus simples, mais aussi les plus décisives.