Un métier essentiel, souvent mal compris
Chef décorateur, François Gila Girard a longtemps travaillé en région parisienne avant de s’installer en Occitanie il y a quelques années. Derrière cet intitulé parfois méconnu du grand public se cache pourtant un rôle majeur dans la fabrication d’un film ou d’une série : créer les décors, penser les espaces, construire un univers visuel, donner une matérialité à une œuvre.
Son métier, explique-t-il, consiste à concevoir les décors pour les tournages, principalement pour le cinéma et les séries, même si ce champ peut aussi s’étendre à d’autres formats audiovisuels, voire au théâtre. De son propre aveu, son parcours est avant tout ancré dans le cinéma, avec un attachement particulier pour les projets portés par une vraie vision d’auteur.
Très vite dans l’échange, un point apparaît avec netteté : François Gila Girard ne se définit pas comme un simple technicien. Il revendique au contraire une place de créateur à part entière dans le processus cinématographique. Une précision importante, presque une mise au point, tant il estime que la décoration est encore trop souvent réduite à une fonction d’exécution, alors qu’elle participe pleinement à l’écriture visuelle d’un film.
Du cinéma d’auteur aux séries : un parcours nourri par la création
Sa carrière, raconte-t-il, s’est d’abord construite dans le cinéma d’auteur, souvent avec peu de moyens, dans des configurations où le travail de décoration restait réduit et les équipes relativement resserrées. Puis, à partir du milieu des années 2010, il a commencé à être sollicité sur des séries, notamment pour Arte, sur des projets qui lui ont permis de conserver une vraie part de création.
Il cite plusieurs références qui ont compté dans son parcours, parmi lesquelles Tripalium, série d’anticipation pour Arte, puis Ad Vitam, réalisée par Thomas Cailley, également pour Arte. Il évoque aussi Kim Kong, qu’il décrit comme un projet particulièrement amusant à faire, ainsi que la saison 3 de Baron noir pour Canal+, qu’il présente comme la plus grosse série sur laquelle il ait travaillé en termes de moyens financiers.
S’il refuse de désigner un projet unique dont il serait “le plus fier”, ce n’est pas par prudence de circonstance, mais parce que chaque film ou chaque série représente, selon lui, un investissement singulier. Ce qu’il met en avant, ce n’est pas tant le prestige du titre que la part de liberté créative qu’un projet lui a laissée.
“Je suis dans un métier de créateur. Je ne me vois pas comme un technicien, mais comme un créateur.”
Cette phrase résume à elle seule sa manière de regarder son travail. La décoration n’est pas, à ses yeux, un simple habillage. Elle est une composante structurante de l’objet cinéma.
Un secteur fragilisé, entre tensions économiques et perte de liberté
Interrogé sur l’état actuel du secteur, François Gila Girard dresse un constat lucide. Oui, il y a aujourd’hui un ralentissement. Oui, beaucoup de professionnels travaillent peu. Mais au-delà de la conjoncture, il voit surtout un problème plus profond : celui d’un cinéma coûteux, de plus en plus difficile à financer, et dont certains équilibres historiques se fragilisent.
Il souligne notamment l’affaiblissement du cinéma d’auteur “moyen”, celui qui occupait autrefois une place centrale dans le paysage français. D’un côté, explique-t-il, subsistent des films plus ambitieux financièrement, souvent soutenus par leur potentiel international. De l’autre, les premiers films et certaines propositions plus radicales continuent d’exister, mais avec des budgets très contraints. Entre les deux, tout un pan du cinéma français a, selon lui, perdu en solidité.
Son regard sur les séries est tout aussi nuancé. Il rappelle qu’elles ont pris une place considérable dans le métier, notamment dans les années 2010, lorsque des auteurs venus du cinéma y ont apporté d’autres formes d’écriture. Mais il observe aussi un glissement progressif vers des logiques plus commerciales, avec des financeurs et des diffuseurs de plus en plus interventionnistes sur les scénarios.
Ce mouvement, selon lui, a une conséquence directe : il tend à affadir les contenus.
Le COVID a changé les usages, pas les fondements
Sur la question du COVID et de ses effets à long terme, il se montre mesuré. Il ne voit pas dans les grèves un élément déterminant de son point de vue, en revanche il considère que la crise sanitaire a durablement modifié les habitudes de consommation. Le public a pris l’habitude de regarder davantage de films chez lui, et cela a forcément un impact sur la fréquentation des salles.
Pour autant, il refuse les généralisations hâtives. Depuis sa petite ville d’Occitanie, il observe par exemple un cinéma local vivant, fréquenté, avec des salles pleines. À ses yeux, la question dépend aussi fortement du territoire, du type d’offre proposé et du prix des places. Un cinéma de proximité, accessible, n’a pas forcément la même réalité qu’un grand complexe urbain.
En revanche, sur l’évolution globale du secteur, il ne se montre pas franchement optimiste. Ce qui l’inquiète surtout, c’est la poursuite de la financiarisation du milieu, avec tout ce que cela implique en matière d’arbitrages, de standardisation et de pression sur les œuvres.
L’IA, le numérique et les décors : un outil ne remplace pas un auteur
Sur l’intelligence artificielle, François Gila Girard adopte une position claire, sans posture ni fascination. Il ne nie pas les transformations en cours, bien au contraire. Il rappelle d’abord que le numérique a déjà profondément modifié les pratiques depuis longtemps, notamment dans le travail sur les fonds, les extensions de décors et les incrustations.
Il évoque ses collaborations sur des séries d’anticipation, où les décors réels étaient prolongés par de la 3D en post-production. Ce travail, explique-t-il, a demandé du temps pour que les équipes apprennent à véritablement co-construire. Là où, au départ, les décorateurs perdaient parfois la main sur tout ce qui se situait au-delà de leur périmètre immédiat, les relations se sont peu à peu rééquilibrées.
Sur l’IA elle-même, son point de vue reste ferme : un outil reste un outil. Ce qui compte, c’est celui qui le manipule, l’intention qu’il y met, la pensée qui l’oriente. Pour lui, la question de fond est la même que pour la littérature ou la musique : celle de la création.
“L’IA n’invente rien. Elle recompose à partir de données existantes. La seule manière de collaborer intelligemment avec elle, c’est d’encourager le travail d’auteur.”
Il rappelle aussi que certains métiers ou certaines pratiques ont déjà disparu ou se sont transformés bien avant l’irruption récente de l’IA. Les grandes toiles peintes ou imprimées utilisées autrefois en studio pour créer des arrière-plans ont peu à peu laissé place aux fonds verts et aux incrustations numériques. Le paysage a donc déjà changé en profondeur. Mais pour lui, la vraie ligne de partage demeure entre reproduction et création.
Dans la décoration, il faut des compétences… mais aussi une vraie culture
Quand il parle des profils recherchés, François Gila Girard insiste sur la diversité des métiers qui composent une équipe décoration. Ce monde rassemble à la fois des organisateurs, des gestionnaires, des concepteurs qui travaillent sur plans, des spécialistes de l’ameublement, des installateurs, mais aussi de nombreux métiers plus techniques : constructeurs, peintres, serruriers, staffeurs, entre autres.
Ce qu’il faut pour y trouver sa place n’a, selon lui, pas fondamentalement changé. Il faut savoir faire, bien sûr. Mais il faut aussi posséder une culture générale solide, de l’envie, de l’investissement, une capacité à imaginer. Il rappelle d’ailleurs que le savoir-faire technique s’acquiert. En revanche, le regard, la curiosité, la sensibilité et la capacité à nourrir un univers sont décisifs.
Il insiste aussi sur un point : la décoration souffre encore d’une image injuste. Trop souvent, dit-il, on la ramène à une forme de bricolage. Comme si “tout le monde pouvait faire ça”. Or les métiers de la décoration au cinéma mobilisent des techniques extrêmement spécifiques, très éloignées des représentations simplistes qu’on peut en avoir.
Le métier de peintre cinéma, par exemple, n’a selon lui rien à voir avec le fait de repeindre un appartement. Ce sont des gestes, des contraintes, des usages et des logiques entièrement différents.
Un métier qui s’apprend sur le terrain, mais qui mérite une vraie place dans les écoles
Sur la formation, François Gila Girard rappelle qu’il existe aujourd’hui davantage d’écoles et de cursus dédiés à la décoration cinéma qu’autrefois. Historiquement, beaucoup de professionnels venaient d’horizons très différents : arts décoratifs, architecture, terrain, compagnonnage au sein des équipes. Le métier s’est longtemps transmis davantage dans la pratique que dans les salles de cours.
Mais cela ne signifie pas, selon lui, que l’enseignement doit rester flou ou secondaire. Bien au contraire. Il estime qu’il manque encore, dans certaines écoles généralistes, un vrai socle pédagogique pour comprendre ce qu’est la décoration au cinéma, comment une équipe se constitue, qui fait quoi, comment se pense un décor à partir d’un scénario, comment se préparent les repérages, comment s’articule la conception avec les réalités de fabrication.
Il regrette l’absence d’atelier véritablement dédié, le manque d’espace de travail adapté, l’insuffisance des moyens donnés aux étudiants pour expérimenter concrètement ces métiers. Et il y voit plus qu’un simple problème logistique : le symptôme d’une forme de dévalorisation plus profonde.
Redonner à la décoration la place qu’elle mérite
Ce point lui tient manifestement à cœur. François Gila Girard insiste sur l’importance réelle de la décoration dans l’économie d’un film comme dans sa fabrication artistique. Il rappelle qu’elle représente généralement entre 8 et 10 % du budget total d’un long métrage, soit une part considérable. Il souligne aussi que, dans les grilles salariales du cinéma, le chef décorateur figure au même niveau syndical que le directeur de production et le directeur de la photographie.
Autrement dit, l’importance de ce métier est reconnue dans la profession. Ce qui lui semble manquer, c’est sa reconnaissance symbolique et pédagogique dans certains discours sur le cinéma.
Il rappelle également que l’histoire du cinéma serait impensable sans de grands chefs décorateurs. La décoration, dit-il en substance, n’est pas un supplément. Elle participe pleinement de la mise en scène, de la narration, de l’atmosphère, de l’incarnation même d’un projet.
Il revient enfin sur un autre sujet de fond : l’écologie. Selon lui, le cinéma reste un secteur en retard sur ces questions, même si des évolutions commencent à émerger. En décoration, cela passe notamment par le développement de ressourceries, la réutilisation de matériaux, la recherche de peintures moins polluantes ou la remise en circulation de certains éléments de construction. Il cite à ce titre les démarches engagées au sein de l’Association des chefs décorateurs de cinéma, ainsi que différents outils mis en place ces dernières années.
Pour lui, cette évolution de fond est amenée à se renforcer. Et, d’une certaine manière, elle rejoint des pratiques plus anciennes, quand les structures de décors étaient davantage conçues pour être réemployées et adaptées d’un projet à l’autre.
Aux étudiants : revendiquer la décoration comme un métier de création
Au moment de s’adresser aux étudiants, François Gila Girard ne livre pas un conseil convenu. Il revient d’abord sur ce qu’il considère comme une erreur de perspective : la tendance à sous-estimer les métiers de la décoration, à les présenter comme des métiers “faciles” ou secondaires, alors qu’ils recrutent, qu’ils sont exigeants et qu’ils demandent une vraie culture de la création.
Son message est donc presque un appel : il faut revendiquer cette place. Revendiquer la décoration comme un grand métier du cinéma. Refuser de la réduire à de la simple exécution. Comprendre qu’un chef décorateur n’est pas un exécutant parmi d’autres, mais l’un des piliers de la création d’un film, au même titre que le réalisateur, le scénariste, le directeur de la photographie ou l’ingénieur du son.
“Ce sont des métiers de création, pas des métiers d’industrie. La première chose à faire, c’est penser, réfléchir, imaginer, créer, disposer d’une grande culture et développer sa culture générale.”
Tout est là, au fond. Penser avant de fabriquer. Concevoir avant d’exécuter. Nourrir son regard avant même de maîtriser les outils. Les techniques, dit-il, s’apprennent. Mais la culture, l’imaginaire, la capacité à construire un univers, eux, demandent un véritable engagement.