Chef opérateur - promotion 2019
Théo Fauger
Théo Fauger, l’image en héritage et en invention
Chef opérateur et ancien étudiant de Cinécréatis, Théo Fauger a fait de la fabrication d’images sa raison d’être. Entre tournages de fiction, invention d’outils optiques et réflexion sur la place grandissante de l’intelligence artificielle, il dessine un parcours singulier dans un secteur qu’il observe avec autant de lucidité que d’enthousiasme.
Raconter des histoires, accompagner une vision
Ce qui anime Théo Fauger depuis toujours, c’est la fabrication d’images et la manière dont elles servent une histoire. Son travail consiste avant tout à comprendre la vision d’un réalisateur, puis à la traduire le plus fidèlement possible à l’écran. Aujourd’hui, il se consacre principalement à des projets de fiction, en particulier des courts métrages, un format qui reste son terrain de prédilection.
Des perspectives de long métrage commencent néanmoins à se dessiner, portées par des réalisateurs qu’il accompagne depuis plusieurs années et qui bénéficient désormais du soutien de productions solides. Il reconnaît toutefois que ce premier long métrage constitue une étape particulièrement difficile à franchir dans une carrière de chef opérateur. « Une fois ce cap passé, les choses deviennent un peu plus accessibles »
Un inventeur derrière la caméra
Ce qui distingue véritablement Théo Fauger, c’est le développement de ses propres outils optiques pour le cinéma. « J’ai fabriqué un système avec des miroirs qui se placent devant la caméra. Il permet de créer des effets visuels directement à la prise de vue, en superposant deux angles l’un sur l’autre, avec un effet de transparence. »
Le premier prototype remonte à environ quatre ans, à une époque où le procédé était encore inédit.
Protégé par un brevet lui assurant une exclusivité d’usage, cet outil lui a permis de rencontrer des figures importantes du cinéma et d’accéder à des projets d’envergure. Depuis un an et demi, il travaille aux côtés d’un ingénieur, et a fondé, il y a un peu plus de six mois, une société dédiée à la fabrication professionnelle de ce dispositif, destiné à être distribué auprès de sociétés de location. Les préventes touchent à leur fin et les premières unités seront bientôt produites. C’est une étape qu’il considère comme décisive et l’outil doit d’ailleurs être présenté à Los Angeles, au Cine Gear, salon annuel de référence pour l’innovation et les fabricants du secteur.
Les projets à forte ambition
Le projet marquant de l’année pour Théo Fauger reste La Cage, tourné en janvier à Nantes avec le réalisateur Victor Cesca, autre ancien élève de Cinécréatis. Porté par un casting soigné et une ambition affirmée en matière d’effets spéciaux et de décor, le film se déroule presque entièrement dans un ascenseur construit spécialement pour le tournage, où un singe cherche à se libérer de sa cage.
Encore en postproduction, le film ne livre pas encore tous ses secrets à son chef opérateur, qui préfère rester prudent : un film, rappelle-t-il, continue d’exister jusqu’à la fin de sa fabrication, puis à travers sa réception par le public. Il se dit néanmoins confiant dans le résultat, qu’il espère à la fois populaire, divertissant et porteur d’une véritable recherche de mise en scène.
Les Scintillements, le tournant
Si un projet a marqué un véritable tournant dans son parcours, c’est le court métrage Les Scintillements, réalisé deux ans après sa sortie de Cinécréatis. C’est pour ce film qu’il a fabriqué sa première invention optique, un dispositif dont une partie de sa trajectoire professionnelle s’est ensuite construite autour.
Le tournage, ambitieux, s’est déroulé au sommet du Mont-Blanc ainsi que dans un Paris nocturne, avec des installations techniques exigeantes pour un jeune chef opérateur encore débutant. Le film avait par ailleurs bénéficié d’une aide du CNC, renforçant le caractère marquant de cette expérience.
Un secteur sous tension
Sorti d’école en 2019, Théo Fauger a vu sa jeune carrière traversée dès l’année suivante par la crise du Covid. Il concède ne pas avoir le recul de professionnels ayant connu le cinéma sur plusieurs décennies, mais le constat qu’il partage avec des collègues plus expérimentés est sans ambiguïté : le secteur traverse une crise, nourrie par les tensions géopolitiques, les difficultés économiques et les mutations du marché.
Il observe une industrie où les logiques financières prennent une place croissante, où les producteurs sont parfois davantage perçus comme des financiers que comme des accompagnateurs artistiques. Parallèlement, l’offre de main-d’œuvre explose : la démocratisation des outils de tournage et la multiplication des écoles de cinéma amènent chaque année davantage de jeunes diplômés vers un marché du travail resserré. Résultat, selon lui : certains profils très demandés tournent en continu, quand d’autres peinent à trouver des contrats. Un paradoxe qu’il vit lui-même de l’intérieur, son activité se développant justement dans cette période difficile.
L’intelligence artificielle, un outil parmi d’autres
Passionné de technologies, Théo Fauger porte un regard nuancé sur l’essor de l’intelligence artificielle dans les métiers de l’image. Il estime qu’elle menace surtout les métiers à mi-chemin entre exécution pure et créativité, tandis que les démarches pleinement artistiques y trouvent davantage un outil qu’une menace. Produire une belle image devient plus accessible, mais trouver une idée réellement nouvelle demeure, selon lui, le propre du travail artisanal : fabriquer, tester, se confronter à la matière restant les meilleurs moyens de découvrir l’inattendu.
Il a testé concrètement cette technologie sur La Cage : le maquillage prévu pour incarner le singe n’ayant pas abouti en cours de tournage, l’équipe s’est tournée en urgence vers un spécialiste de l’IA. Un comédien interprétait le rôle sur le plateau, dans une forme de motion capture très légère et sans dispositif spécialisé, avant d’être transformé numériquement en postproduction. Une solution efficace, mais fastidieuse, car dès qu’il s’agit d’atteindre une grande précision comme les regards, le timing, les raccords, l’intégration aux images réelles, etc, les défis restent importants. Pour Théo Fauger, ces limites techniques, encore marquées dans un cadre professionnel exigeant, sont surtout liées à des investissements aujourd’hui orientés vers le grand public plutôt que vers les besoins spécifiques du cinéma.
Rigueur, curiosité et savoir dire non
Interrogé sur les qualités indispensables pour réussir dans ce milieu, Théo Fauger insiste sur la rigueur. Régulièrement sollicité par des étudiants en quête de stage, il constate que les messages génériques peinent à convaincre, contrairement aux candidatures qui témoignent d’un véritable intérêt pour leur interlocuteur. Cette même exigence se retrouve ensuite sur les plateaux, où les profils attentifs, curieux et ouverts à l’apprentissage se distinguent.
Il met aussi en garde contre l’excès de disponibilité. Si la flexibilité peut sembler un atout pour se faire une place, accepter systématiquement des conditions difficiles finit par se retourner contre le professionnel et nuire à la qualité du travail. Il dit préférer collaborer avec des personnes capables de poser un cadre clair (sur les horaires, les conditions de travail) une capacité qui demande de la confiance en soi, mais qui fait souvent la différence entre ceux qui durent dans le métier et ceux qui s’épuisent.
Un marché en recomposition
Théo Fauger observe une accessibilité croissante des technologies, qui permet d’obtenir des résultats qualitatifs à moindre coût pour de nombreux projets (publicité, contenus de marque, films institutionnels) au prix, parfois, d’équipes réduites et d’exigences techniques revues à la baisse. Il note aussi la montée en puissance de YouTube et des nouveaux formats : certains anciens étudiant de Cinécréatis, ont fondé Orage Studio, une société de postproduction travaillant notamment avec le créateur de contenu Squeezie, sur des projets parfois mieux dotés que certaines publicités traditionnelles.
Sur la question de l’international, il reste prudent, n’ayant travaillé à l’étranger qu’au Maroc, mais juge que la France conserve un écosystème solide (matériel, studios, équipes qualifiées) qui en fait un territoire toujours attractif à l’échelle européenne.
Un conseil aux futurs diplômés
À un étudiant qui s’engage aujourd’hui dans des études de cinéma, Théo Fauger poserait d’abord une question simple : s’agit-il d’une passion profonde, ou seulement de l’attrait d’un métier qui paraît plus stimulant qu’un travail de bureau ? Car la concurrence, les incertitudes et les étapes difficiles exigent une motivation solide. Il met toutefois en garde contre l’argument de la passion utilisé pour justifier de mauvaises conditions de travail, qu’il rejette fermement.
Son conseil final tient en quelques principes qu’il juge universels : « être curieux, s’intéresser aux autres, rester ouvert, apprendre, être rigoureux, être exigeant et savoir poser ses limites.
C’est cet équilibre qui me semble important : avoir une vraie envie, mais ne pas se perdre dans le milieu. »